AU-DELÀ DE L’APPARENCE : PRÉMICES D’UNE NOUVELLE POÉSIE MALIENNE

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L’heure du renouveau littéraire a sonné au Mali. En effet, la production littéraire s’accroit avec, l’entrée dans l’arène de la poésie, de jeunes ambitieux de révolutionner la littérature comme le confirme ce vers de KANFO, extrait de son recueil, Au-delà de l’apparence: « L’heure de la révolution s’apprête à sonner ». Cela constitue une déclaration d’intention du jeune poète, celle de revisiter l’univers littéraire et de le tailler à sa mesure

Au-delà de l’apparence, premier recueil du jeune poète malien, Modibo Ibrahima KANFO, composé de trente-deux poèmes, abordant divers thèmes en relation avec la vie de l’auteur : souvenirs d’enfance, solitude, amour,…; l’actualité de son pays : guerre, union, paix,… et le renouveau : révolution littéraire.
Dès son premier poème, le poète avertit le lecteur en ces termes : « Aujourd’hui, temps opportun pour nos aventures/ À nous la vie/ À nous nos projets… ». Mais il faut pénétrer le recueil pour connaitre ses projets qui demeurent sa passion. Ainsi le poème Laissez-moi suivre la voix de ma passion évoque cette passion sans jamais la nommer. Le poète se débarrasse de tout ce qui peut faire obstacle à ses projets. Il laisse de côté ambiances festives, éloges, science, pensée, amour pour se consacrer à l’écriture dont le goût l’a emporté et qui est devenue sa passion dès le jeune âge.
KANFO ne veut pas s’arrêter en si bon chemin, il veut marquer la poésie de ses empreintes en l’orientant vers de nouveaux horizons, jamais explorés, par les poètes maliens. Il sera accompagné par ses pairs du Mouvement Les Jeunes Esprits de la Littérature Malienne et ensemble, ils se proposent de conduire cette révolution littéraire.
Au-delà de l’apparence est l’une des productions littéraires qui posent les jalons de cette révolution. Mais une attention particulière doit être accordée à la lecture du poème L’aube d’une révolution. Il est l’un des poèmes phares du recueil et peut être considéré comme une sorte de manifeste de la révolution littéraire dans la mesure où il annonce les différentes innovations qui verront le jour avec la nouvelle génération de poètes. Dans ce texte, la révolution littéraire s’apparente à la guerre d’où l’emploi des mots du champ lexical de l’armement : missiles, bombarderai. Les armes dont dispose le poète sont métaphoriques de ses créations littéraires. Les deux premières sont des néologismes formés à partir du patronyme du poète Kanfo : Kanfonienne et Kanfonien. La Kanfonienne est en fait une forme de poème constituée de douze huitains et d’un quatrain. Le Kanfonien, quant à lui, comprend le même nombre de vers que la précédente, mais les strophes se disposent différemment. Il est constitué de huit douzains et d’un quatrain. Les deux formes sont prévues pour être déclamées, ce qui justifie la longueur des poèmes.
À ses créations, s’ajoutent deux concepts : le poéméléon et la poématique. Le poéméléon ou poème caméléon est un mot valise, issu de poème et de caméléon. Le nom caméléon associé à la poésie n’est pas fortuit. Le poéméléon désigne cette nouvelle forme de poème à caractère caméléon étant donné que ce reptile est surtout connu pour sa faculté à changer de couleur selon les circonstances et à se conformer au milieu où il se trouve, tout en conservant son apparence physique ou sa forme. De cette même manière, le poéméléon peut, selon le gré du lecteur, changer de thème central et épouser un autre en ne subissant qu’une moindre modification formelle : remplacer un vers par un autre ou une expression par une autre. Ainsi le rôle du poète se limite à donner le premier jet du texte. C’est au lecteur de faire de ce jet un poème caméléon : opérer des modifications formelles pourvu que cela rime avec le reste du texte. De cette façon, le poème change de thème comme le caméléon change de couleur, mais garde son ossature comme le caméléon, son physique.
Quant à la poématique, un autre mot valise, il est issu de poésie et de mathématiques. Elle est l’association des deux extrêmes, les lettres et les mathématiques. Ainsi algèbre, géométrie, jeux de codification…s’invitent dans la poésie donnant une dimension carnavalesque au texte poétique.
Ce dernier concept, une innovation dans la poésie malienne, domine le recueil Au-delà de l’apparence. En effet, au-delà de l’écriture qui est visible, donc l’apparence, il faut aller à la découverte de la réalité, ce qui se cache derrière les lettres. Ainsi dira le poète : « L’apparence, c’est ce que vous voyez et la réalité, ce que je vous cache ». Autrement dit, le poète encode son poème, c’est-à-dire son message que le récepteur doit décoder. Donc, comprendre ce recueil nécessite une clé de déverrouillage pour le lecteur, qu’il faut chercher dans les mathématiques.
De facture poématique, le recueil forme une courbe, figure géométrique parabolique. Comme une colline, le premier versant, composé des seize premiers poèmes, constitue la montée de la courbe et les seize derniers, la descente de l’autre versant. La montée commence avec le premier poème composé de trois vers et se termine au sommet avec le seizième poème, composé de soixante-six vers. Ce qui implique que la descente commence avec le dix-septième poème, composé également de soixante-six vers pour finir avec le trentième-deuxième de trois vers. Donc, les deux poèmes, les plus longs, se trouvent au milieu du recueil et les poèmes les plus courts, au début et à la fin du recueil. Mathématiquement, le nombre de vers de chaque poème représente un point sur le repère. Donc, ce recueil de trente-deux poèmes correspond à trente-deux points qui seront, à la fois, sur l’axe des abscisses que sur celui des ordonnées et, également, en signe positif que négatif. L’ensemble forme une courbe à l’image d’une colline dont le sommet est le succès, seul mot écrit en lettres capitales dans le recueil. Ce succès est l’idéal tant cherché par la jeune génération littéraire. Elle veut l’atteindre par leurs styles, par leurs mots car ils sont « nés pour briller ».
Enfin, Au-delà de l’apparence étrenne également le poéméléon. Le poème Laissez-moi suivre la voie de ma passion illustre cette nouvelle forme de poème. En effet chacune des quatre strophes qui le composent se terminent par le même refrain « Laissez-moi suivre la voie de ma passion ». À partir de ce refrain qui exprime l’obsession du poète, se dégage le thème dominant du poème : la passion du poète pour l’écriture. Ce refrain peut être remplacé par n’importe quel vers pourvu que celui-là rime avec le reste du texte. Ainsi le poème change de thème et devient poéméléon.
Le champ littéraire s’agrandit de nouvelles formes et de nouveaux concepts. La jeune génération a une autre manière de penser le monde et de l’exprimer ouvrant les voies du renouveau. Les poètes maliens ne sont pas restés en marge de cette évolution du monde littéraire.
Bréma TANGARA, professeur de lettres

Biographie : Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Bamako, Bréma TANGARA est enseignant malien. Il commença sa carrière professionnelle en 2014 à l’Institut de Formation de Maitres (IFM) de Nara où il était chargé de cours, encadreurs d’élèves-maitres stagiaires et facilitateurs d’IFADEM.
Parallèlement à ces activités pédagogiques, il participait pleinement aux activités récréatives de son établissement en tant que membre de la grande commission art, culture et sports. C’est ainsi qu’il effectua des montages poétiques et des scènes de théâtre pour les élèves lors des fêtes de fin d’année.
En fin 2018, Bréma Tangara décida de venir à Bamako afin d’approfondir ses connaissances. Actuellement, il prépare un master de recherche en littérature africaine.

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