DR AMADOU BAMBA, ENSEIGNANT-CHERCHEUR DES UNIVERSITÉS DU MALI, À PROPOS DES SANCTIONS DE LA CEDEAO ET DE LA CRISE MALIENNE EN GÉÉNÉRAL

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La crise malienne actuelle, vu son ampleur, ne semble laisser aucun malien indifférent en ce moment. Aussi, dans cette situation, l’opinion de ceux qui sont censés constituer l’intelligentsia du pays peut s’avérer un atout dans les tentatives de trouver une issue favorable à cette crise politique. C’est ainsi que nous avons souhaité rencontrer Dr Amadou BAMBA. Et, c’est dans son bureau, plongé dans ses travaux de recherches, qu’il a bien voulu se prêter à nos questions.

  • Duniya kibaru.net : Veuillez-vous présenter, s’il vous plait.
  • Dr Amadou BAMBA : Je suis Dr Amadou BAMBA, Enseignant-Chercheur des Universités du Mali
  • Que pensez-vous de cette action des militaires actuellement au pouvoir ?
  • Ce que les militaires ont fait, bien qu’allant à l’encontre de la constitution, s’avérait pourtant être l’ultime solution, au regard de la situation qui prévalait car aucun mouvement politique ni civil ne pouvait se le permettre.
  • Quels peuvent être pour vous les causes qui justifient ces récents évènements au Mali ?
    Les évènements actuels ne me surprennent pas du tout. Dans mon argumentaire, je ne m’étendrai pas aux causes du renversement du Président Modibo KEITA. Pour le reste, on constate une récurrence dans les actions qui suscitent la contestation populaire à l’encontre des régimes successifs ayant subi des coups de force. S’il est vrai que le Président Konaré ait pu terminer ses deux mandats, il faut cependant reconnaitre que son nom revient très souvent dans les critiques dirigées contre les récents régimes qui l’ont succédé. Et, c’est sans doute ce qui traduit son silence total depuis son retrait du pouvoir. N’aurait-il pas des choses à se reprocher ? De toute évidence, je pense que les causes communes à tous ces vents de contestation dérivent de la mauvaise gouvernance.
    Aussi, les populations, de plus en plus informées des fondamentaux d’une démocratie, à savoir une bonne justice, le droit aux conditions d’un minimum vital (santé, éducation) et le droit à une liberté réelle d’expression, refusent d’observer passivement à la gestion des affaires publiques. Malheureusement, les différents régimes ne s’évertuent pas à satisfaire ces besoins pourtant essentiels. Une remarque est qu’à la fin des différends régime, vous verrez que les populations, en tout cas en grande majorité dénonce une justice inéquitable entre pauvres et riches, l’enrichissement exorbitant des dirigeants avec les deniers publics, les mauvaises conditions de travail qui se manifeste par les manifestations syndicales. Le peuple n’arrive pas à comprendre que les gouvernants investis de la mission de les sortir des conditions difficiles, ne s’évertuent qu’à jouir, le plus souvent indûment, de tous les privilèges aux frais du contribuable (l’enrichissement illicite, l’iniquité au sein de la justice, etc.). Par ailleurs, ces agissements de régimes indignes éveillent involontairement le peuple qui s’en rend compte à travers les différents rapports des vérificateurs généraux, même si ceux-ci sont classés sans suite.
    Seulement, le cas de l’ex- Chef de l’État, Ibrahim Boubacar KÉITA est encore révélateur si l’on s’en tient au bilan de son premier mandat. La déception fut à son comble quand on sait qu’il avait incarné l’espoir de tout un peuple à une époque. Mais hélas, 5 ans après il se trouvait déjà fortement contesté par la population qui l’avait pourtant élu en 2013 et lui réclamant de passer le pouvoir à quelqu’un d’autre. Il faut noter que son régime connut les pires détournements à outrance, impliquant l’interventionnisme notoire de sa propre famille et exacerbant par la même occasion les revendications populaires.
    Par ailleurs, il faut noter que bien qu’IBK ait pris le pouvoir dans un contexte particulier (rebellions et terrorisme) le peuple malien se serait montré beaucoup plus compatissant si le régime déchu et sa suite ne s’était pas vautré dans le luxe outrancier au moment même où les services sociaux de base, à savoir, la sécurité, l’éducation, la santé avaient amorcé leur déliquescence progressive.
    Ainsi, s’agissant des causes ayant engendré la chute proprement dit d’IBK, il faut dire qu’elles sont multiples. En effet, il s’agit entre autres de la contestation de sa réélection par son principal opposant Soumaila Cissé, de la prolongation contestée du mandat des députés, jugée anticonstitutionnelle, des contestations syndicales relatives à l’application des lois votées par la République, notamment l’article 39 du statut des enseignants du préscolaire au secondaire, l’ingérence dans la gestion des affaires publiques par la famille du Chef de l’Etat ainsi que la dénonciation des dépenses excessives lors des évènements populaires impliquant les plus hautes personnalités de la République, les attaques récurrentes, causant sans cesse la perte de militaires et civils, la contestation des décisions de la Cour constitutionnelle lors des législatives de mars 2020 et celle de l’ élection du Président de l’Assemblée Nationale (son élection en tant que député et son élection au poste de président de l’Assemblée), jusqu’au soulèvement populaire M5-RFP et plusieurs autres situations non énumérées ici.
    Et, ce sont toutes ces situations cumulées qui vont provoquer presque l’arrêt du fonctionnement des Institutions de la République (le gouvernement, la cour constitutionnelle). Aussi, l’intensification des manifestations réclamant la démission du Président de la République a poussé plusieurs regroupements politiques tels la COFOP et d’autre part la CEDEAO à proposer des solutions de sortie de crise. Celle de la CEDEAO a consisté principalement à suggérer l’organisation d’élections législatives partielles après la démission de certains députés, à la mise en place d’un gouvernement de consensus et au remembrement de la cour constitutionnelle. Cependant, le régime est resté sourd à ces différentes panacées. Ce qui a précipité sa chute.
  • Docteur BAMBA, que pensez-vous de l’intervention des militaires ?
    Je pense qu’au stade où se trouvait la situation, les militaires étaient dans leur rôle d’avoir intervenu dans l’intérêt général. Même si cela allait à l’encontre de toute légalité. Mais convenons que certaines circonstances exigent de faire valoir la légitimité. En effet, il est de notoriété publique que cette action de nos hommes en tenue n’est que le parachèvement de la volonté populaire. J’avoue qu’une autre alternative aurait été préférable à celle-là. Évidemment, j’aurai opté, à l’instar de l’ex-ministre de la justice Malick COULIBALY, pour le fait qu’IBK lui-même déclenche les conditions d’une transition en écourtant par exemple son mandat à travers l’organisation d’élections générales. En tout état de cause, les militaires ont agi pour éviter un bain de sang. En mon sens, ils doivent rester dans cette lancée afin de déclencher une transition civile comme ils l’ont souligné dans leur première déclaration.
  • En tant que chercheur, que pensez-vous des sanctions prises par la CEDEAO ?
    Je dirai que les sanctions prises par la CEDEAO ne sont pas surprenantes car elles le sont par principe, dans les cas d’accession au pouvoir, en dehors des voies démocratiques et constitutionnelles. En effet, ces sanctions rédigées par les Etats membres ne sont pas préjudiciables en soi si la CEDEAO elle-même appliquait les articles contenus dans ses « instruments et mécanismes régionaux de gouvernance endogène et de prévention des conflits ».
    À propos, permettez-moi de citer, à titre d’exemple, son article 42, alinéa 1 du chapitre IX relatif à la consolidation et la paix : « Pour prévenir à temps les troubles sociaux et politique, la CEDEAO doit s’impliquer dans la préparation, l’organisation et la supervision des élections programmées dans les Etats membres. La CEDEAO doit également suivre et s’impliquer activement dans le soutien à la mise en place d’institutions démocratiques dans les Etats membres » Aussi, en vertu de cet article, la question qui prévaut est celle de savoir si cela a été le cas avec le Mali, lorsqu’on sait que la situation actuelle découle des élections présidentielles de 2018 et surtout de celles des législatives très contestées de mars-avril 2020. Il faut reconnaitre que loin d’avoir été préventive, la réaction de la CEDEAO s’est avérée très tardive. En réalité, elle a attendu que la situation soit devenue très tendue pour qu’une mission de l’organisation vienne constater le fait que des députés étaient ‘’mal élus’’ pour demander leur démission. Si la CEDEAO n’a pas pu prévenir cette crise sociopolitique jusqu’à ce qu’il y ait intervention militaire, les sanctions y afférent risquent de se heurter, comme c’est le cas en ce moment, à l’opinion populaire. Je pense que c’est la raison pour laquelle certains Présidents de l’institution sous régionale proposent un allègement desdites sanctions pour épargner les populations qui ne sont parfois que des victimes collatérales.
    À mon humble avis, la CEDEAO doit se montrer beaucoup plus préventive dans ses actions, en amont, et s’octroyer le droit et le courage de dénoncer, condamner et au besoin, sanctionner les agissements de ses dirigeants, qui, portent atteinte à la démocratie dans la zone. Autrement, les sanctions par principe s’avèrent de plus en plus improductives et sont aujourd’hui mal perçues par les populations des pays concernés. Par contre, l’adoption de mesures préventives permettra de parer aux crises les plus aigües et réinstaurer le climat de confiance entre l’organisation et les populations.
  • Que proposeriez-vous à la junte militaire aujourd’hui au contrôle ?
    Primo, je proposerai au militaires d’éviter que l’histoire se reproduise, c’est-à-dire de ne pas réitérer la situation de 1968 où les commanditaires du coup de force ont régner durant 23 ans au pouvoir. Tout comme en 1992 ou le peuple regrette que les élections n’aient pas permis de passer le pouvoir à quelqu’un dont les actes posés ont été de court terme pour le pays. Ou encore en 2012 où les militaires, eux-mêmes, ont, de par leur implication, favorisé l’élection d’IBK pour le contraindre aujourd’hui à la démission. Pour ce faire, ils doivent créer les conditions d’une vraie transition, exempte de toute complaisance par l’élaboration d’un plan d’actions sinon une charte de transition civile incluant toutes les forces vives de la nation. Il s’agira d’une charte dans laquelle l’accent sera particulièrement mis sur l’indépendance totale de la justice et la fin de l’impunité contre toute action de dilapidation des deniers publics par les gouvernants.
    Secundo, je demanderai à la jeunesse malienne d’accepter le changement, en comptant sur leurs propres compétences communes et individuelles. Une fois les bases, d’un développement véritable, lancées, le Mali, dans un proche avenir, pourra aspirer à être parmi les pays émergents.
    Souleymane KONATE/ Duniya kibaru.net

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